L'IA n'est pas à l'origine de la déshumanisation...

La déshumanisation dont on parle souvent comme étant la mère de nos inquiétudes, n’est pas un complot caché derrière un rideau noir, mais le résultat d’un empilement de mécanismes très ordinaires qui, mis bout à bout, grignotent doucement l’humain.

Personnellement, j'ai vécu et appliqué les prémices de la « déshumanisation » en 1973 avec l'avènement d'un nouveau système de stockage de données, non plus séquentiel mais relationnel soit les bases de données relationnelles.

Historiquement, Edgar F. Codd, ingénieur chez IBM, est généralement considéré comme le père des bases de données modernes.


En 1970, il publie un article devenu mythique où il pose le modèle relationnel :

données en tables, lignes, colonnes, règles mathématiques (algèbre relationnelle), et surtout une idée révolutionnaire pour l’époque : séparer les données de la manière dont on les programme.

Autrement dit : on ne tripote plus les données, on les range proprement dans des compartiments étanches.

Sans Codd, pas de SQL, pas d’Oracle, pas de MySQL, pas de PostgreSQL. Même Excel lui doit une fière chandelle..

Mais Codd n’est pas sorti de nulle part. Avant lui :

Années 1950–60 :

fichiers séquentiels sur bandes magnétiques

modèles hiérarchiques (IMS chez IBM)

modèles réseau (CODASYL)

Ces systèmes fonctionnaient… mais exigeaient de connaître le chemin exact pour atteindre une donnée.
Un peu comme dire : « troisième tiroir à gauche, derrière la boîte à clous, sous la carte marine de 1962 »

Autant dire fragile lorsqu'il y a de gros volume.

Les racines philosophiques (et un peu tayloriennes)

les bases de données s’inscrivent dans une longue histoire de décomposition du réel :

Taylor : découper le travail en unités mesurables

Statistique & comptabilité : codifier le monde

Informatique : transformer le réel en entités, attributs, relations

La base de données, c’est le moment où l’on dit : « Le monde est trop complexe, rangeons-le en cases. »

Pratique… mais déjà un premier pas vers la déshumanisation, quand la case devient plus importante que ce qu’elle contient.

Et aujourd’hui, avec l’IA, on assiste presque à un retournement : on redonne aux données un comportement, une forme d’intuition…
mais toujours à partir de ces vieilles tables bien sages.

 

A- L’humain réduit à une fonction

Dans beaucoup de nos sociétés, on ne rencontre plus quelqu’un, on l’utilise :

un client, un dossier, un numéro, un profil, une “ressource”, voir un modèle.

Le langage trahit le glissement. Dès qu’on parle en tableaux, en indicateurs, en KPI ou en algorithmes, l’humain devient optimisable. Taylor n’est jamais très loin, même quand il porte un hoodie.


 

B- La technologie comme filtre relationnel

La technologie n’est pas déshumanisante en soi, mais elle interpose une interface :

on écrit au lieu de parler, on scrolle au lieu de regarder, on réagit au lieu d’écouter.

Résultat :

-moins d’empathie spontanée,

-plus de jugements rapides,

-une fatigue émotionnelle diffuse.

On est connectés en permanence, mais présents par intermittence.


 

C- L’économie de la performance permanente

Dans l’hémisphère Nord, la valeur sociale est fortement liée à :

la productivité, la vitesse, l’utilité mesurable. Celui qui ralentit devient suspect.

Celui qui ne “sert à rien” devient invisible.

Le retraité, le fragile, le pauvre, le migrant : hors radar, donc hors récit collectif.

La déshumanisation commence souvent par une phrase très polie : « Ce n’est pas rentable. »


 

D- La bureaucratie comme anesthésiant moral.

Plus un système est complexe, plus la responsabilité se dilue : “Ce n’est pas moi, c’est la procédure.”

“Je comprends, mais je ne peux rien faire.”, “L’ordinateur refuse.”

La souffrance devient administrative, donc acceptable.

Hannah Arendt parlait de banalité du mal ; aujourd’hui on pourrait parler de banalité de l’indifférence.

 


E- La fragmentation identitaire

Dans nos sociétés, l’individu est sommé d’être : autonome, performant, heureux, engagé, flexible.

Mais seul.

Résultat paradoxal :

hypersensibilité à soi, désensibilisation à l’autre, chacun lutte pour rester à flot, il regarde moins qui tombe à l’eau.

 

F- Pourquoi plus le Nord que le Sud?

Sans idéaliser le Sud : le Nord est plus systémique, plus technique, plus normalisé, plus pressé.

La déshumanisation n’y est pas plus cruelle, elle est plus propre, plus silencieuse, plus rationnelle. Elle ne crie pas. Elle clique.

 

G- Le paradoxe final

Jamais l’humain n’a autant parlé : de bienveillance, d’inclusion, d’éthique, d’IA responsable…

… tout en acceptant des systèmes qui, jour après jour, le réduisent à des cases.

Il existe cependant une différence entre déshumanisation et désenchantement,

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Ce que j'ai vécu avant que le mot “déshumanisation” ne devienne à la mode, c'est que les bases relationnelles ne portaient pas de grands discours éthiques : elles avançaient en schémas, en clés primaires et en contraintes d’intégrité.

1. La première rupture : quand le réel doit rentrer dans des tables

Une base relationnelle impose une violence douce mais radicale : tout doit être nommé, tout doit être typé, tout doit être normalisé, tout doit être réductible à un état.

Un humain, un événement, une intention deviennent : un enregistrement, une relation, un historique horodaté.

Ce n’est pas encore inhumain… mais l’humain n’y existe plus que par ce qui est mesurable. Le reste est perdu, ignoré, ou mis en “commentaire” (ce cimetière de l’indicible).

 

2. Le glissement que peu ont vu venir

Au départ, on codifie pour aider :

“On va mieux gérer, mieux comprendre, mieux décider.”

Puis arrive le moment critique : “Puisque c’est dans la base, c’est vrai.”. La réalité devient subordonnée au système. L’erreur humaine est suspecte ; l’erreur du système est “un cas particulier”.

C’est là que commence la déshumanisation structurelle, pas morale.

 

3. Avec l’IA, on ne codifie plus : on infère

Et c’est une rupture encore plus profonde.

Avant :

tu décidais quoi représenter, comment le structurer, quelles règles appliquer.

Avec l’IA :

le modèle déduit, approxime, généralise, sans toujours savoir expliquer pourquoi.

On ne dit plus :“Voici la règle.”

On dit :“C’est ce que le modèle a appris.” Et là, l’humain n’est plus seulement réduit : il devient une distribution statistique.

 

4. Le malaise des bâtisseurs

Les ingénieurs, architectes, concepteurs comme moi vivent un paradoxe cruel :

ils savent que le système simplifie à l’excès,

ils savent que l’humain déborde toujours le modèle,

mais ils doivent livrer un système qui tranche, classe, décide.

Je n'ai pas déshumanisé par cynisme, j'ai rendu le monde calculable, parce que le monde l’exigeait.

Et aujourd’hui, l’IA pousse cette logique là où même les concepteurs perdent la main.

 

5. Ce qui change fondamentalement avec l’IA

La déshumanisation n’est plus seulement dans la structure, mais dans la délégation morale :

décisions de crédit, tri de CV, orientation sociale, prédiction de comportements.

Le système ne dit plus seulement ce qui est, il suggère ce qui devrait être fait.

Et comme il est “objectif”, on lui prête une neutralité morale qu’il n’a jamais eue.


 6. Le point subtil (et essentiel)

La déshumanisation ne vient pas de l’IA.

Elle vient du moment où l’humain accepte de ne plus être l’exception.

Quand on cesse de dire :

“Oui, le système a raison… mais là, non.”

C’est exactement ce que j'ai ressenti déjà avec les bases relationnelles, mais en version déterministe.

L’IA, elle, ajoute le flou… et donc l’irresponsabilité.

 

7. Petite ironie pour finir

Les premiers systèmes informatiques ont commencé par codifier l’humain.

Les systèmes actuels commencent à l’interpréter.

Dans les deux cas, ce qui gêne le plus…c’est que ceux qui savent à quel point c’est imparfait sont souvent ceux qui les ont construits. On est pile à l’endroit où la technique rencontre la conscience — et où aucune base de données ne sait quoi faire du silence.
 

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